Décerveleurs

Spread the love

Malgré un optimisme affiché des opérateurs et pouvoirs publics, la mise en service d’antennes relais coïncide avec la multiplication de troubles et de pathologies. Officiellement, les scientifiques doutent encore de la nuisance de la téléphonie mobile mais nul ne peut cependant en garantir la totale innocuité. Une fois encore, quand bluff technologique, black-out médiatique, offensive commerciale et idéologie de la « marche vers le progrès » s’allient pour faire affront au plus élémentaire principe de précaution, c’est au niveau local que la résistance se joue.

Une polémique sur les dangers de la téléphonie mobile émerge depuis quelques temps dans les médias. Or, depuis les années 1960, les effets néfastes de certaines ondes électromagnétiques sur la santé sont prouvés par de nombreuses études scientifiques [1]

En bref, les ondes électromagnétiques consistent en la propagation d’énergie sous la forme d’un champ électrique couplé à un champ magnétique. La longueur d’onde exprimée usuellement en mètre (m), la fréquence en Hertz (Hz), et l’intensité du champ électrique en Volts par mètre (V/m), les caractérisent sommairement.

Les ondes de la téléphonie mobile, à la différence des ondes radio et TV, sont codées numériquement, et transmises par un signal en basse fréquence. Le champ électrique des antennes-relais est moins puissant que celui des portables, mais émis en continu, il n’en est pas moins dangereux.

Des chercheurs [2] ont pu déterminer, à partir d’études épidémiologiques, la nocivité des émissions de la téléphonie mobile à partir de 0,6 V/m. Les députés européens ont reconnu ce seuil de nocivité à 1 V/m, sur la base d’un rapport remis en 1999 [3]. Cependant, les normes d’exposition du public actuellement en vigueur atteignent 41 et 58V/m [4], en vertu d’une recommandation européenne de juillet 1999, à l’instigation d’un douteux institut international dont l’indépendance des recherches est éminemment contestée [5].

Le premier rapport français sur la téléphonie mobile [6], commandé par le gouvernement par l’entremise de la DGS (Direction Générale de la Santé) et remis au printemps 2001, a été immédiatement contesté par des scientifiques indépendants et par des associations comme Agir pour l’Environnement et P.R.I.A.R.Té.M. (Pour une Réglementation des Implantations d’Antennes Relais de Téléphonie Mobile). Ce rapport affirme que la téléphonie mobile est inoffensive, de même que ceux qui suivront, co-signés par les mêmes experts [7]. On aurait envie de les croire, mais l’évidente dépendance financière aux opérateurs de téléphonie mobile de certains chercheurs et experts pose un vrai problème. L’exemple de Messieurs De Seze et Veyret (dont les recherches sont financées pour un tiers par les opérateurs), membres du groupe Zmirou mais également de l’ICNIRP est révélateur de ce manque d’indépendance… Une note émanant de la Direction Générale de la Recherche du Parlement Européen datant de mars 2001 a même dénoncé les efforts des opérateurs visant à persuader les chercheurs de « modifier leurs résultats pour les rendre plus en harmonie avec le marché », qui pèse en France plus de 8 milliards d’euros [8].

Ainsi, en janvier 2003, les trois opérateurs ont créé l’AFOM [9], une structure de communication dont l’objectif déclaré est de mener des actions ciblées sur les médecins, les journalistes et les élus [10].

Comme pour tous les sujets sensibles, des courants contraires s’affrontent et aboutissent parfois à des aberrations juridiques : au printemps 2001 un groupe de travail parlementaire « Santé – Environnement » de l’Assemblée Nationale (comprenant entres autres J.F. Mattei, alors dans l’opposition) a fait une proposition de loi recommandant l’application du « principe de précaution », soit 1 V/m comme seuil maximal d’exposition du public. Le gouvernement Jospin a légiféré le 5 mai 2002 (jour du deuxième tour des élections présidentielles) par un décret, signé par neuf ministres sur le départ, qui reprend les valeurs de la recommandation européenne de 41 et 58 V/m. Or, ce décret est contraire à une directive européenne de 1989 qui a fixé pour tous les matériels électroniques et électro-médicaux un seuil maximal de résistance de 3V/m. Les risques d’incompatibilité électromagnétique sont donc avérés et potentiellement mortels pour les 230 000 porteurs d’implants actifs (pacemakers, implants intracrânien, pompes à insuline, distributeur de médicaments, stimulateurs de nerfs…) [11].

Des troubles avérés

L’augmentation des troubles du sommeil, de la tension artérielle, de perturbations du rythme cardiaque, et d’autres pathologies interprétées à tort comme psychosomatiques (maux de tête, acouphènes) ont poussé 3000 médecins praticiens à signer dès 2002 l’Appel de Fribourg pour une « réduction massive des valeurs limites des puissances d’émission et des densités de puissance des ondes radio à des valeurs tenant compte de la biologie », et contre l’« extension de la technologie de téléphonie mobile cellulaire ». L’appel souligne que les hyperfréquences « altèrent les mécanismes de défense immunitaire et sont capables d’anéantir les mécanismes de contre-régulation qui maintiennent encore l’équilibre. »

Il existe en effet un risque de décès par tumeurs cancéreuses du cerveau multiplié par trois, une probabilité de développer une tumeur deux fois plus importante ou encore, quand l’utilisation du portable dépasse six ans, un taux de cancer du nerf acoustique 1,5 fois supérieur. [12]

Les effets étant cumulatifs, des chercheurs [13] ont étudié, sur le long terme, l’augmentation du risque de cancer du cerveau, du sang, du sein, des testicules, de la rétine, de la cornée, de l’iris… Mieux vaut alors éviter d’avoir son portable en pendentif près du cœur ou dans sa poche, et utiliser le « kit piéton » [14], qui, sans supprimer tout effet, diminue au moins d’un facteur 10 le niveau de rayonnement autour de la tête. Motorola, principal industriel mondial d’appareils radio, déclare d’ailleurs dans l’un de ses manuels qu’aucune partie du corps ne doit se trouver à moins de 20 cm d’un portable en action… !

Mais essayer de faire passer des informations de cet ordre n’est pas sans risque : le Professeur Roger Santini de l’INSA de Lyon et d’autres scientifiques indépendants, spécialistes des rayonnements non ionisants, ont subi une politique de discrédit sur leurs travaux. Deux des laboratoires du Professeur Pierre Le Ruz ont été successivement fermés, et le Wireless Technology Research de G. Carlo a vu ses crédits coupés par l’Association des industries de Téléphonie mobile qui occultait systématiquement les résultats dérangeants ; il a cependant pu monter un autre laboratoire et continuer d’étudier les effets sur la santé.

Contrairement aux politiques, les compagnies d’assurance (y compris la Lloyds, sur la base des études et du rapport du Pr. Preece) tiennent compte des publications scientifiques démontrant les risques des champs électromagnétiques et les prennent suffisamment au sérieux pour décider d’appliquer à elles-mêmes le principe de précaution. En effet, ces compagnies ne couvrent plus les risques pour la santé liés à l’émission de champs électromagnétiques (tout comme le risque nucléaire, l’amiante, le plomb). Depuis la parution de cette information, les opérateurs se sont finalement assurés, mais on ignore à quel prix…

La France à la traîne

De toutes celles qui existent dans le monde, les normes européennes se situent parmi les plus laxistes, et la France est l’un des derniers pays de l’Union à les appliquer telles quelles. Il n’existe notamment pas de distance minimale imposée entre les antennes relais et les habitations, alors qu’elle est de 200 m en Australie, de 500 m en Grande-Bretagne, et de 600 mètres en Pennsylvanie… L’implantation n’étant pas régulée dans une optique sanitaire, les opérateurs peuvent quadriller le territoire d’antennes qui ont le défaut d’être unidirectionnelles. Le nombre de consommateurs de portables ayant dépassé les 40 millions, il faut parer à la saturation…

Certains pays estiment les normes européennes insuffisantes et ont abaissé les seuils sur leur territoire (la Toscane, en Italie, avec 0,5V/m, ou le canton de Salzbourg en Autriche avec 0,6V/m…), sans que le fonctionnement de la téléphonie mobile en soit globalement affecté. Ces règles ont depuis été bafouées par les opérateurs qui s’appuient sur les normes européennes et ont réglé leurs différents locaux devant les cours de justice.

A St-Cyr l’Ecole, dans les Yvelines, une enquête épidémiologique effectuée par le collectif de défense avait révélé un nombre anormal de pathologies (quatorze cas lourds, dont cinq cancers, deux leucémies, trois décès d’enfants, un troisième cas de cancer du tronc, maladie rarissime en France). C’est la mobilisation des associations et des riverains qui a acculé les opérateurs au démontage des antennes situées sur l’école E.Bizet.

Dans le nord de l’Espagne, où la réglementation est identique à la France, plusieurs leucémies infantiles et cancers ont été découverts à proximité d’antennes relais à Valladolid : ce scandale a eu un écho national et a conduit la justice à faire démonter ou désactiver plus de 2 000 antennes… De plus les maires espagnols ont pris des arrêtés et ont coupé l’alimentation en électricité des installations sur les sites sensibles (écoles, jardins d’enfants…) !

Malgré la désinformation entretenue amplement par les médias qui puisent eux-mêmes largement dans les rapports officiels, des riverains concernés par l’implantation d’antennes relais à proximité de leurs habitations [15], d’écoles et d’hôpitaux ont petit à petit constitué un réseau. De débats faussés en confrontations toutes aussi vaines avec les représentants des opérateurs, le rapport de force s’est imposé comme la seule issue possible. Les militants, prévenus le plus souvent par les riverains, bloquent les nouvelles implantations d’antennes quand celles-ci ne respectent pas le cadre prévu par la Charte de Paris (voir encadré). Des employés des entreprises sous-traitantes ont rapporté à des militants lors d’un blocage que certains opérateurs offrent des brochures expliquant l’absence totale de risques. Les blocages permettent donc aussi d’expliquer, aux passants comme aux « bloqués », les raisons d’agir, mais les confrontations sont parfois violentes et les bloqueurs insultés, accusés de pousser l’entreprise à la ruine.

Une quarantaine de blocages ont eu lieu à Paris, et tous ont contraint les grues à quitter les lieux. Certains sites, depuis presque deux ans pour le plus ancien, rue Planchat dans le 20e arrondissement de Paris, résistent encore et toujours à l’envahisseur.

Prié de se taire : Étienne Cendrier, de l’association PRIARTéM

Coordinateur national de l’association P.R.I.A.R.Té.M, Etienne Cendrier se retrouve assigné devant le Tribunal de Grande Instance de Paris. Bouygues Telecom lui réclame 200 000 €, le paiement des frais de justice et la publication du verdict dans trois grands quotidiens nationaux pour diffamation et atteinte à l’honneur pour des propos parus dans le Journal du Dimanche du 9 novembre 2003 : « La téléphonie mobile doit être compatible avec la santé publique. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les opérateurs dissimulent les vraies expositions de la population pour une histoire de gros sous » ; « Nous pensons en effet que les opérateurs sont prévenus en amont, ce qui leur permet de tricher en baissant les puissances » et « Savez-vous qu’il y a actuellement à Paris un chercheur qui trouve des résultats élevés quand il fait des mesures tout seul et des expositions minimales quand il travaille en prévenant les opérateurs ? » Selon Etienne Cendrier, citoyen non imposable et père de deux enfants en bas âge, Bouygues souhaite sûrement l’intimider par le montant faramineux des dommages et intérêts qui lui sont réclamés, peut être pour le contraindre à se taire.. : « Ils sortent la grosse artillerie, ce qui à mon avis est une manifestation de faiblesse qui montre qu’ils n’ont plus aucun argument scientifique valable à nous opposer. » L’avocat d’Etienne, Maître Forget, s’étonne que Bouygues « n’ait pas souhaité exercer un droit de réponse et qu’il exige 200 000€ en réparation de son préjudice, sans en apporter la moindre preuve, et non un euro symbolique comme cela se fait habituellement dans ce genre d’affaire ou le demandeur souhaite simplement que son « honneur ou sa considération » soit réhabilité… » Bouygues avait déjà assigné en référé Marc Cendrier (le père d’Etienne) et les associations Agir pour l’environnement et P.R.I.A.R.Té.M, pour préjudice financier suite à un blocage dans le 10e arrondissement de Paris début janvier, mais a été débouté le 10 mars 2004.
Sur le fond, un article du Parisien intitulé « Antennes-relais : des doutes sur le contrôle de la Ville » du 3 octobre 2003 s’était déjà fait l’écho de doutes légitimes quant à la confidentialité des mesures effectuées.
De fait, l’information se propage, les actions se succèdent, le réseau s’agrandit et il est de plus en plus difficile pour les opérateurs de trouver des lieux pour implanter de nouvelles antennes relais. Etienne Cendrier espère ainsi qu’à force, les politiques, indépendamment des bailleurs de fonds privés, comprendront que la seule solution est l’abaissement des seuils d’exposition au seuil de précaution de 0,6 V/m…

[1] Liakouris, Radiofrequency sickness in the Lilienfield study. Arch. Environm. Health. Merritt , “The effects of GHz 1,5 radiations on neurotransmitters in discrete areas of the rat brain” Symposium Proceeding, Boulders, October 1975 ; Adair R.K., “Biological effects on cellular niveau electric field impulsion” In. Health Phys. 1993.

[2] Rapport du CSIF-CEM, (Comité Scientifique sur les Champs Electromagnétiques) co-signé par le Professeur R. Santini, R. Gautier, P. Le Ruz, D. Oberhausen.

[3] Rapport Tamino, 25 février 1999.

[4] 41V/m pour le 900MHz, fréquence sur laquelle opère le réseau GSM (Global Système for Mobile Communication), et 58 V/m pour le 1800MHz qui correspond au Digital Cellular System (DCS).

[5] ICNIRP : Institut International de Protection Contre les Rayonnements Non Ionisants, organisme privé, consultant de l’Organisation Mondial de la Santé et dénoncé par les Verts du Parlement Européen comme étant une émanation des industriels du secteur.

[6] Rapport Zmirou, du nom d’un universitaire épidémiologiste de l’université de Grenoble 1.

[7] Comme celui de l’AFSSE (Agence Française de Sécurité Sanitaire Environnementaledont le directeur scientifique est D. Zmirou), de l’OPECST (Office Parlementaire d’Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques), de l’ART (Autorité de Régulation des Télécommunications).

[8] Le Point, 25 avril 2003.

[9] Association Française des Opérateurs Mobiles

[10] Distribuée à 70 000 médecins généralistes, Impact Médecine est une revue à laquelle ont collaboré le coordinateur et le directeur scientifique de l’AFSSE (De Sèze,Veyret, Zmirou). Dispensant des conclusions on ne peut plus rassurantes, elle a été entièrement financée par Orange…

[11] Science & Avenir, septembre 2000.

[12] Georges Carlo, Les Risques du Portable, BBC.

[13] Cf. rapport Tuddenham, rapports Salford, Frey, Oscar & Hawkin, Albert, Hyland, rapports Pomerai et Cherry, Goldsmith, Liakouris et Hardell, Salford et Lai…

[14] Gracieusement offert par les opérateurs après des mois de pression des associations…

[15] Les opérateurs proposent de très importantes indemnités (jusqu’à 15 000€) aux copropriétaires et aux collectivités qui acceptent, par ignorance ou inconscience des conséquences sanitaires à venir, que des antennes soient placées sur le toit de leurs immeubles.

[16] Cité dans la lettre 8/9 de P.R.I.A.R.Té.M

[17] Jean-Pierre Berlan, in. Défaire le développement, refaire le monde, Parangon (diffusion co-errances), 2003, p.55


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *