Circuit coca-cocaïne

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Il convient de distinguer 4 phases dans ce fameux circuit qui, par son appellation, laisse supposer que la coca est le début et la cocaïne le but d’un présumé circuit. La première phase est la production de la feuille de coca, la deuxième l’obtention du sulfate de cocaïne. Il s’ensuit la fabrication de la cocaïne proprement dite, cristallisée, le chlorhydrate de cocaïne, qui se fait en laboratoire. La dernière étape consiste dans le placement de la marchandise sur les marchés étatsuniens et européens notamment.

En ce qui concerne la Bolivie, sa participation se limite essentiellement aux deux premières étapes, avec une part infime de production de chlorhydrate de cocaïne qui reste dans le marché local. Le placement de la drogue dans les marchés des pays riches est rare et, la plupart du temps, organisé en liaison avec les réseaux colombiens. Mais partout, l’objectif antidrogue n’est que la façade d’un objectif nettement politique : soumettre un pays aux envies de la puissance hégémonique. Petite balade dans la partie bolivienne de ce circuit particulier…

Il était une fois, un pays nommé Bolivie où la culture de la coca était libre [1] et dépourvue de lien avec la poudre blanche… mais, en 1986 le regard de l’oncle Sam se pose sur le Chapare bolivien [2] et dans l’atmosphère internationale des conventions anti-drogue, l’intervention militaire est alors considérée nécessaire ; 6 hélicoptères d’artillerie (anciens du Vietnam) et 200 ‘rangers’ du Commando Sud états-unien sont envoyés au Chapare pour lutter contre le trafic de drogues « à la source » [3]. C’est le rêve accompli de Reagan, qui avait échoué auparavant dans son projet de créer une milice ‘interaméricaine’ sous la direction du Commando Sud pendant la dictature.

1988 est l’année où l’appréhension guerrière du problème coca-cocaïne se consolide : dans la volonté d’appliquer une loi draconienne sur la Coca et les substances contrôlées, familièrement appelée loi 1008 [4], des événements sanglants se succèdent dans le Chapare bolivien. La militarisation et le chantage systématique deviennent les maîtres mots de la mal nommée stratégie antidrogue [5] des Etats-Unis dans les Andes. La loi 1008 est finalement promulguée en juillet 1988 après de longs mois de mobilisation paysanne. Dès lors, la cible est le cocaléro (paysan producteur de coca) et dans une logique strictement militaire et politique les actions de plusieurs institutions étatsuniennes se multiplient (la CIA, le FBI, le Commando Sud, la Division de Migration et le département Spécial Antidrogue [DEA] de la Police). En vertu des dispositions et des interprétations dont peut faire objet cette loi, nombre d’abus contre les paysans ont été possibles, et même légitimés.

Pour ne citer que les faits récents, plus de 200 paysans ont été tués dans les 5 dernières années. Ainsi le gouvernement de Hugo Banzer et Jorge Quiroga (1997-2002) a joué le bon élève de Washington : le ‘plan Dignité’ a éradiqué plus de 40.000 hectares de coca dans un temps record. Aucun pays d’Amérique Latine n’avait obtenu des résultats aussi spectaculaires dans la lutte contre la matière première de la cocaïne : en trois ans (de 1997 à 2000), l’effectif des personnes qui vivent de la coca bolivienne est passé de 67 mille à 16 mille -soit une réduction de plus de 75%, (du moins d’après les chiffres officiels…). Ainsi, certains analystes postulent qu’une grande partie de la crise économique actuelle de la Bolivie, viendrait de la réduction de l’argent provenant du trafic de drogues et de la production de coca qui, en 1988, représentait 8,5% du PIB et représenterait actuellement environ 0,6%. [6]

 

 

La résistance des cocaléros

Les cocaléros ont toujours résisté et lutté pour leur droit de cultiver dans la légalité car c’est pour survivre qu’ils en viennent à la culture de la coca (voir texte ci-dessous sur Evo Morales). Malheureusement les millions de dollars destinés au développement alternatif n’ont servi qu’à financer les mercenaires, au service des Etats-Unis, et la bureaucratie d’Etat et non à subventionner les paysans qui ont volontairement accordé une chance au développement alternatif. Ils se sont retrouvés ensuite dans l’obligation de replanter de la coca car les produits du développement alternatif (agrumes, ananas, cœurs de palmier) n’ont de débouchés ni en Bolivie, ni ailleurs (contrairement aux promesses du gouvernement qui n’a même pas subventionné les produits au prix accordé), ou alors les prix proposés par les multinationales ne couvrent pas le coût de production et saturent le marché : il est donc impossible pour les paysans de trouver un marché pour des produits autres que la coca…

Or, il est possible de trouver d’autres utilisations pour la coca : plus de 25 produits, entre tisanes, dentifrices et médicaments (pour le diabète notamment), peuvent être élaborés à partir de la coca. Ce sont des produits qui pourraient s’exporter aussi bien dans d’autres pays des Amériques qu’en Europe, si les belles conventions internationales ne pénalisaient pas la feuille au même titre que la drogue ! De plus, le bureau du Programme de Développement Alternatif Régional a annoncé en septembre sa fermeture et l’imminente privatisation de l’institution, afin de la ‘débureaucratiser‘ et d’ouvrir les portes à l’investissement étranger dans la fiction du développement alternatif.

On voit à quel point les Etats-Unis d’Amérique [7] sont omniprésents en Bolivie, le chantage économique étant leur arme la plus puissante, exercée en grande partie avec la loi de Préférences Commerciales pour la Région Andine (ATPA), en vigueur depuis 10 ans. Tout récemment cette loi a été étendue, et l’ATPA est devenue l’ATPDEA [8] (loi de Préférences Commerciales et d’Eradication de la Drogue – voir ci-dessous) qui annonce l’avènement de l’ Accord de Libre Commerce des Amériques, qui devrait prendre effet à partir de 2005. Curieusement, on voit dans une seule loi la synthèse de l’attitude et des actions menées par le gouvernement des Etats-Unis en Bolivie. On dirait que le marché n’est pas aussi « libre » qu’on le prétend…

Le circuit coca-cocaïne, dans lequel se ruent les étatsuniens pour nous sauver, cache donc dans l’arrière boutique des enjeux économiques, politiques, voire géopolitiques. En effet, il est curieux de constater que les endroits où ils ont choisi d’installer leurs bases militaires se trouvent dans des endroits très riches en biodiversité, ressource très recherchée dans une époque où l’ingénierie génétique devient le business fondamental pour les Etats-Unis… Ce n’est pas pour rien qu’ils semblent aussi emballés dans la course-poursuite du circuit qu’eux-mêmes aident à reproduire en donnant des remèdes qui ne font qu’empirer les maux.

On pourrait même se demander si un tel circuit existe, ou s’il n’est qu’une construction/conception réductrice d’un phénomène plus complexe… une misère qui cache d’autres misères qu’il ne faut pas voir…

> Lire aussi « La feuille de discorde Petite histoire bolivienne d’une plante sacrée et lucrative, la coca ».

L’ATPDEA

Loi de préférences commerciales et d’éradication de la drogue (établie par le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique).

Version élargie de l’ATPA (loi de préférences commerciales pour la région andine) et précurseur de l’ALCA (Accord de Libre Commerce des Amériques qui rentrerait en vigueur en décembre 2005).

« Avantages » proposés par la loi

Importation libre de taxes et restrictions quantitatives des textiles boliviens produits ou assemblés avec des matériaux (machines ou matières premières) états-uniens et dans la limite du 2% pour les produits dont les matières premières sont boliviennes.

Conditions pour en « bénéficier »

> Assurer les critères requis par la Certification Antidrogue,

> Avoir pris « les mesures nécessaires pour soutenir les efforts des Etats-Unis dans sa lutte contre le terrorisme »,

> Garantir la protection des droits intellectuels : ‘copyrights’ dont l’oncle Sam accapare plus de 80%,

> Laisser libre cours à la concurrence étrangère pour les achats de l’Etat,

> Adhérer aux engagements de l’OMC et dans ce cadre, participer aux négociations pour former l’ALCA ou un autre accord de libre commerce.

MAS, EVO, MAS !

Evo Morales est la figure qui cristallise plus de 20 ans de résistance paysanne aux politiques qui amalgament coca et cocaïne, intentionnellement aveugles face aux fondements profonds du problème. Il est actuellement député et leader du Mouvement vers le Socialisme (MAS), parti qui a obtenu 20,94% des voix aux élections de juin 2002 (contre 22,46% pour le parti actuellement au pouvoir), se constituant ainsi comme deuxième force politique du pays. Le cadre de son action dépasse les conflits sur la coca, mais celui-ci reste un des éléments clés sur lesquels se synthétise une grande partie du mal être de la population bolivienne dont une bonne moitié vit dans la misère et l’exclusion. Le MAS occupe actuellement 35 des 157 sièges du Parlement bolivien.

Elu député pour la 1ere fois en 1997 avec le plus grand nombre de voix parmi les députés élus au suffrage direct (70,13%), Evo Morales a été chassé du Parlement suite aux événements sanglants qui ont eu lieu à Sacaba en janvier 2002. Au cours d’une semaine tragique, paysans et militaires se sont affrontés, les uns pour empêcher les autres d’appliquer la décision de fermer le marché jusqu’alors légal de Sacaba. 3 morts et 150 blessés parmi les cocaleros, armés de bâtons, de pierres et de l’amertume de leur rage. 4 morts parmi les militaires, grand scandale aux yeux du gouvernement (bolivien et étatsunien par le biais de son Ambassade) qui s’est empressé de pointer le coupable : Evo, ‘narcoterroriste’, inciterait les cocaleros à la violence, il serait donc inapte à faire partie d’une institution ‘démocratique’ tel que se prétend le Parlement Bolivien.

Mais comme nous l’avons signalé ci-dessus, le peuple a estimé le contraire en juin 2002… et s’il y a maintenant, toujours au pouvoir, l’hybride néolibéral à l’accent états-unien – Gonzalo Sanchez de Lozada, déjà responsable de la capitalisation des entreprises publiques à des groupes tels que Enron… – c’est parce que pour l’oncle Sam, il était hors de question de laisser la place à un ‘narcoterroriste’…

L’actuel gouvernement est fragile, l’alliance qui a permis l’accès au pouvoir n’était qu’un arrangement concerté en grande partie par l’Ambassadeur d’alors, Manuel Rocha. Les blocages des routes, les grèves et les manifestations se multiplient plus que jamais depuis l’instauration du nouveau gouvernement. A l’ordre du jour : révision de la loi 1008, solutions pour le problème des sans terre, souveraineté sur les ressources naturelles du pays (le gaz notamment), mesures pour relancer une économie qui est plus que jamais en crise à force de danser au rythme du FMI…

Six mois après l’installation du nouveau gouvernement (février passé), les grèves et les manifestations ont pris une grande ampleur réclamant la démission de Gonzalo Sanchez de Lozada. Au cours d’ un long week-end sanglant (13 au 16/02), les manifestants et les militaires se sont affrontés dans les principales villes du pays laissant des dizaines de morts, des centaines de blessés, des immeubles détruits… et un président qui change ses ministres pour essayer de faire face à la crise sans changer sa politique. Mais son discours n’a pas l’air d’avoir convaincu tout le monde. A suivre…

[1] Pour les détails historiques, voir l’article de Lénaïc Sourget dans ce numéro. Dans cet article, je fais un parcours sommaire d’un phénomène très complexe situé dans la durée, c’est pourquoi je ne commence qu’en 1986, quand la loi 1008 commence à s’esquisser et l’influence des Etats-Unis à se consolider.

[2] Zone privilégiée des conflits liés au circuit coca-cocaïne. C’est la zone vers laquelle les mineurs et paysans boliviens ont émigré pour se consacrer à la culture de la coca. Elle est classée selon la loi comme la zone de production de coca destinée au trafic de drogues, et elle est assujettie à des programmes d’éradication réguliers, comme on le verra ensuite.

[3] La première mission envoyée au Chapare (appelée « Blast Furnace ») avait pour objectif le démantèlement du laboratoire industriel situé à Huanchaca. La filtration de l’information causa l’échec de l’opération et le massacre par des trafiquants d’une expédition scientifique qui était de passage à Huanchaca. L’affaire est longtemps resté classée sans suite car, dès que quelqu’un approchait de la vérité, il était mystérieusement éliminé. Elle a depuis été partiellement éclaircie. Des liens ont été établis entre des hommes politiques et les trafiquants de drogue (notamment Jaime Paz Zamora, leader du MIR et d’autres membres de son parti).

[4] Le texte intégral de cette loi (ainsi que d’autres lois boliviennes) est disponible sur Internet (en espagnol).

[5] Car, même de nos jours et après de milliers d’hectares de coca éradiqués le taux d’addiction à la cocaïne aux Etats-Unis n’a pas considérablement changé… De plus, la Bolivie ne produit pas une quantité considérable de cocaïne, il y a même des experts dans le sujet qui affirment qu’en Bolivie on ne produit pas de chlorhydrate de cocaïne, que ce n’est que du sulfate…

[6] Toujours selon les chiffres officiels… Pour la période des années 1980, le gouvernement calcule que à peu près 500 millions de dollars étaient blanchis en Bolivie, chiffre qui monterait à plus de 800 millions selon certains experts dans le sujet.Add New

[7] Approuvée en Août 2001 et rentrée en vigueur le 4 décembre 2001, jusqu’à fin décembre 2006.

[8] Décrits dans le Forgein Assistance Act de 1961 qui se résume dans la formule « éradiquer à tout prix ».

 


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