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Chronologie d’un été chaud
 

C’était prévu. L’été serait chaud. On s’inquiétait de l’annulation probable des festivals, des perturbations du tour de France et de la cérémonie du 14 juillet, des risques de raves illégales et des violences qui pourraient accompagner les rassemblements du Larzac (Bové-Attac Pride) ou de Cologne (No Border). S’agissait-il de préparer "l’opinion publique" aux violences policières de l’été ?

 
   

Sous couvert de la désinformation ou la mésinformation de Rance 2 & consoeurs (plus d’infos sur www.acrimed.org), à l’abri derrière les discours-écrans des hommes politiques, se dessine l’ultime virage de la conversion de notre pays au néo-libéralisme ; dernière étape d’une transformation très profonde de notre société. Les espaces et les temps non-marchands se raréfient dans cette offensive de l’économie contre le politique. Et l’absence de contre-pouvoirs sérieux n’offre guère d’alternatives.

Gouvernement et mass-médias peuvent être contents d’eux : ce qui n’avait pas été réussi lors des grèves de 1995 l’aura été tout à fait en 2003 ; les grévistes ont été culpabilisés, isolés du reste de la société, et ce au nom d’un terrible déni du lien social. Haro sur les citoyens solidaires ou du moins compréhensifs des luttes, le pays tout entier semblait habité par des clients frustrés ou des consommateurs en otage... Plus sensibles aux chiffres des instituts de sondages qu’aux revendications de leur base, les syndicats ont tout fait pour bloquer un mouvement qui leur échappait depuis le départ. Il ne restait plus qu’à terroriser la dernière fraction d’irréductibles -ces professeurs, intermittents et cheminots prêts à continuer le combat sans l’aide de personne. C’est dans un inquiétant silence que la force policière s’est défoulée pendant les manifestations impromptues de l’été. Les exemples se suivent et se ressemblent. Des interventions policières brutales et démesurées succèdent à un semblant de sommations. Des militants et syndicalistes sont violemment interpellés et accusés de délits divers - vandalisme, violences, outrage bien sûr. L’institution judiciaire remplit sagement son rôle, distribuant amendes et peines de prison selon les nouveaux critères de la loi. La solidarité finit par devenir un délit comme le dénonce le manifeste des délinquants de la solidarité, initié par le GISTI.

C’est pourtant sans la moindre ironie que le porte-parole du gouvernement qualifiait le 24 juillet dernier le vote de la réforme des retraites d’"étape historique (...) qui a suivi une année de débat, de dialogue social." (RFI, 24/12/03). Débat, dialogue auquel nous n’étions apparemment pas tous conviés...

BC

Quand la manif’ se termine à l’hôpital

Depuis deux mois, la multiplication des mouvements sociaux provoque des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Tour de France de ces manifestations qui finissent mal : aux urgences, au poste ou au tribunal. Avec toujours la même question : comment en arrive-t-on là ? Et à qui la faute ?

"C’était Starsky et Hutch ! Ils sont arrivés les portières ouvertes. Très rapidement, ils sont sortis matraque à la main et nous ont chargés". Valérie Kerleau, intermittente du spectacle, n’en revient toujours pas. Le 25 juillet dernier, à Nantes, une centaine d’intermittents, au retour d’une manifestation, bloquent une caravane publicitaire du Tour de France. D’après leur version, les CRS ont "bastonné" des manifestants sans les sommations d’usage. L’un d’eux reçoit un coup dans le plexus et s’évanouit, avant d’être transporté à l’hôpital. Les autres, choqués, ne comprennent pas. "Jusqu’ici, on avait un rapport cohérent avec les forces de l’ordre", s’étonne Valérie.

Cet incident illustre bien les affrontements récents entre forces de l’ordre et mouvements sociaux, qu’il s’agisse des opposants à la réforme des retraites, des professeurs, des soutiens à José Bové, ou des intermittents. Rien de particulièrement subversif, si ce n’est leur pratique courante de la désobéissance civile : des actions non-violentes mais sans autorisation, afin de créer un événement insolite.

Désobéissance civile et passage de la matraque

À Lyon, le 4 juillet, les intermittents n’avaient pas le droit de bloquer l’entrée d’un spectacle pour protester contre le remplacement des grévistes, lors du festival des "Nuits de Fourvière". Les CRS ont chargé et distribué des coups de matraque sans retenue, comme l’attestent de nombreux témoins et une cassette vidéo tournée par un manifestant. La victime du jour s’appelle Claudia Warzebock, une chanteuse lyrique. Après avoir été, à terre, frappée à la tête, elle a fini aux urgences avec un traumatisme crânien, une perte de connaissance, l’enfoncement de la cage thoracique, un arrêt de travail de dix jours et un traumatisme psychologique. Jean-Paul Borelly, secrétaire régional du syndicat de police d’extrême droite Alliance à Lyon, assume : "La police n’a fait que son travail. Elle a obéi aux ordres". Et, à propos de Claudia, il pose "la question : devait-elle se trouver sur le passage de la matraque ?"

À Bayonne, deux autres militants ne se trouvaient pas non plus au bon endroit. Le 12 juin, après une manifestation contre la réforme des retraites, le mur du MEDEF local est taggué. Deux policiers interpellent l’auteur présumé, M. Fourcade, du syndicat basque LAB (syndicat des travailleur-se-s du Pays Basque), accompagné d’un militant CGT, M. Lapeyre.

D’après l’un des policiers, Yves Lefèvre, par ailleurs porte-parole départemental de l’UNSA-Police (le plus important syndicat de policiers, de gauche), M. Fourcade, cagoulé, aurait cherché à fuir, et M. Lapeyre aurait bousculé l’autre policier "des deux mains". Du côté des manifestants, on dément tout. Le résultat, lui, est incontesté : M. Lapeyre a été jeté à terre, son crâne a heurté le trottoir, où il est resté inerte, saignant de la tête. Après trente heures d’observation médicale, il obtiendra une blessure à l’épaule, six points de suture au cuir chevelu, une blessure à l’épaule et huit jours d’arrêt de travail. Pour M. Fourcade : immobilisation au sol, clé de bras, menottes puis blessure au pouce ("un acharnement volontaire" selon le LAB) : une entorse et dix jours d’arrêt de travail.

Les policiers, eux, sont en bonne santé. Yves Lefèvre en rit encore : "Le gars de la CGT a eu quelques petits soucis, oui. C’était un peu musclé. Disons qu’il a un peu mangé le trottoir. Je lui ai fait un balayage, ce qui correspond aux GTPI classique", les "gestes techniques et professionnels en intervention", en cas de "rébellion".

" L’échelle de Richter de la matraque "

Vieux débat : pour la plupart des policiers interrogés, les actions illégales sont la cause d’inévitables brutalités. Jean-Luc Garnier, secrétaire général d’Alliance, en est le premier désolé : "Si une manifestation est interdite, on fait dégager. Il n’y a pas 36 manières de faire dégager un endroit. Il y a des affrontements, donc il y a des blessés, des cuirs chevelus fendus. Mais avant, les manifestants acceptaient ça. Il faut accepter les risques : on deale de la drogue, on fout le bordel, on assume ! "Jean-Paul Borelly, d’Alliance-Lyon, résume : "Il n’y a pas de gradation dans l’échelle de Richter de la matraque". Mais Nicolas Blot, le secrétaire général l’Union syndicale des magistrats (USM, le plus important syndicat du secteur, centriste), rappelle le droit. Il s’oppose fermement à cette vision : "Non ! On ne peut pas aller dans ce sens-là ! L’absence d’autorisation de manifester n’autorise pas des violences de la part des forces de l’ordre." Joaquin Masanet, secrétaire général de l’UNSA et du SNIP-CRS, a une explication différente : "Ce sont toujours les mêmes qui prennent des coups, des groupuscules gauchistes qui foutent le bordel !".

Problème : le 27 juin, à Rouen, c’est une jeune comédienne de 24 ans, Nathalie Boitaud, qui a été frappée. Quatre coups de boucliers dans le visage, deux dents perdues, un traumatisme aux cervicales, huit jours d’arrêt de travail. Tout ça parce qu’avec 200 intermittents, elle faisait un sit-in sur le pont Guillaume-le-Conquérant, sans autorisation. La réaction du commandant Ledda, chef d’état major de la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) de Seine-Maritime, fuse spontanément : "Pauvre petite chochotte !" (voir encadré). Aucun policier ne parle de consignes particulières de la part du ministère de l’Intérieur, qui préfère garder le silence à ce sujet. Pas d’"effet Sarko", donc ? Nathalie Mangeot, la vice-présidente d’Act Up, ressent depuis un an un durcissement, "une pression accrue, ce n’était pas le cas avant."

Albert Lévy, délégué régional de Lyon du Syndicat de la magistrature (SM, de gauche) constate que 2003 a été marqué par "énormément de procédures" liées à des brutalités policières contre des manifestants. D’ailleurs, Claudia, MM. Lapeyre et Fourcade, Nathalie, Goobie (voir ci-dessous) et les autres ont tous porté plainte ou s’y apprêtent. Mais il y a une nouveauté : "Désormais les brutalités policières touchent également les femmes.", constate Farid Messaoudi, responsable juridique de la Ligue des Droits de l’homme. Les dents de Nathalie ? Jean-Luc Garnier, lui, n’y voit rien d’anormal : "Si elle a pris des coups, c’est qu’elle était trop proche des boucliers. C’est tout." Hélas, l’histoire ne dit pas si le bouclier a porté plainte.

Goobie et les "barbares" : une nuit au poste

"Ca fait partie du jeu à la con", explique le commandant Ledda, chef d’état major de la DDSP. Pas sûr que Frédéric Patois, alias Goobie, comédien de 37 ans et compagnon de Nathalie, se soit beaucoup amusé ce soir-là. Il a été emmené au poste avec cinq autres manifestants après la charge des policiers. Sa version parle d’elle-même. "Menaces de mort par un policier, sur le pont et au commissariat ("Je te retrouverai, je te tuerai", devant les policiers). 21 heures de garde à vue. Resserrage régulier des menottes dans le dos, coup de pied aux parties, genou d’un policier sur la gorge, à plat ventre sur le plancher du camion de police. Puis déshabillage complet, fouille au corps, plusieurs heures d’attente pour aller aux toilettes : des conditions barbares" et trois jours d’arrêt de travail prononcés par SOS-médecins, au commissariat. "Des conneries" pour le commandant Ledda. Selon Frédéric, les policiers lui ont fait refaire quatre fois sa déposition. "Un problème de formulation " d’après le commandant. Quand Frédéric est revenu déposer plainte au même commissariat, les policiers l’ont refusée. Explications du commandant : "On lui a conseillé d’aller chez le Procureur. Pour nous, c’était dur d’être juge et partie". Mais refuser l’enregistrement d’une plainte est illégal.

Par contre, les policiers ont porté plainte contre Frédéric et quatre autres interpellés, qui risquent trois ans de prison pour "outrage, rébellion et violence volontaire". Au Parquet de classer l’affaire ou de la renvoyer en correctionnelle.

Silence ! on expulse

Le 11 juin 2003, à Roissy, on s’apprêtait à expulser vers Bamako un des 893 immigrés que N. Sarkozy avait jugé "indésirables" durant le premier semestre. A son bord, Aissatou Mbodj-Pouye, une étudiante de 26 ans, allait rendre visite à son père. A peine installée, elle assiste, au fond de l’avion, à un tour de force de policiers cherchant à maîtriser un homme qui refusait d’être rapatrié. Ses cris sont étouffés et il est maintenu brutalement par trois d’entre eux. Aissatou va voir le commandant de bord, qui déplore son impuissance, et s’entretient avec un policier en civil, pas plus coopérant. La protestation des passagers, qui s’était fait attendre, arrive enfin : à l’injonction "descendez !", les policiers obtempèrent. Fait rare. Mais ils reviennent accompagné d’un technicien d’Air France. Aissatou est désignée. Elle sera emmenée au fond de l’avion, menottée et encadrée par deux policiers.

Ce cas est symptomatique depuis le retour à la mode des vols groupés : le 31 mars, un expulsé est frappé lors du transfert vers l’avion, il tombe dans le coma ; revenu à lui durant le vol, il se voit étouffé et piétiné. Le 17 avril, six passagers sont interpellés après avoir refusé l’expulsion de sans-papiers. Enfin, le 23 juin, les deux passagers qui s’étaient interposés et avaient photographié une expulsion violente ont été reconnus coupable par la justice, mais sans peine ni amende.

LB / Source : Libération, 26 juillet 2003.

Rue de l’Egalité

C’est dans cette bien nommée rue, à Issy-les-Moulineaux, que la loi sur les attroupements dans les halls d’immeuble a été étrennée, à la fin du mois d’août. Dix jeunes âgés de 15 à 19 ans auraient, selon le Parisien, "mené la vie dure" aux résidents du HLM en restant sous le porche ou devant le hall d’entrée. Un habitant déplore avoir essayé de discuter avec eux, en vain, alors que la majorité des locataires n’avaient rien remarqué. Cela suffisait néanmoins pour une intervention de la brigade anti-criminalité, qui obtient la comparution immédiate du seul majeur pour outrage, rébellion et violence, et la convocation chez un juge pour enfant pour deux mineurs. Les sept autres attendront que la loi anti-attroupements soit définitivement votée, pour être jugés comme il se doit. Ils risquent deux mois d’emprisonnement et 3750 € d’amende.

LB

Sommations d’usage ou charges à l’improviste ?

À Lyon, les manifestants sont formels : il n’y a pas eu de sommations. Mais Jean-Luc Garnier ne peut pas y croire : "Une charge sans sommation, ça n’existe pas. Le commissaire se ferait taper sur les doigts. On est quand même une des professions les plus sanctionnées". La très officielle Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) s’était déjà plainte, dans son rapport 2001, de l’absence fréquente de sommations par les forces de l’ordre. "Des sommations explicites sont nécessaires pour que les manifestants sachent à quelles armes ils seront confrontés", déclare Nathalie Duhamel, secrétaire générale de la CNDS. "Or ses recommandations ont été peu suivies cette année", déplore-t-elle. Le dernier rapport contient notamment une lettre datée du 8 janvier 2003 de Pierre Steinmetz, directeur de cabinet de Jean-Pierre Raffarin, où il élude ce problème, invoquant "les réglementations différentes propres à la police et à la gendarmerie" et l’existence d’un "groupe de travail".

Les "sarkovals"

La face du monde techno a changée cet été : zones d’autonomie spontanées au début, les free-parties deviennent petit à petit des fêtes conventionnelles, organisées et sécurisées. "Sus à la drogue, notre jeunesse va mal", crie-t-on au ministère de l’Intérieur. Car c’est bien de l’Intérieur dont dépend l’organisation d’une free, et non de la Culture. Le climat est donc ambigu : la techno étant devenue un phénomène de masse populaire, il faut une vitrine, une free-party qui ne tourne pas en "vraie boucherie" à cause de la police, comme la rave du 19 juillet à Faouët dans le Morbihan, où 27 personnes dont trois policiers ont été blessés. D’où l’idée de la free autorisée, aseptisée, où la culture techno alternative n’a plus le droit de cité. Il en a été ainsi de la traditionnelle free du 15 août, cette année sur le Larzac, où Sarkozy s’est débattu, jusqu’à contredire les élus locaux, pour qu’elle ait lieu sur un terrain viable. A en croire Alex l’Italien d’Interface, cette image médiatique lisse et conciliante n’aurait pour but que d’aspirer le mouvement "pour l’éliminer peu à peu".

Ainsi, le 3 septembre s’est tenu le procès de six teufeurs, pour avoir organisé, le 23 août, une free non loin de La Roche-sur-Yon. Une fête pourtant exemplaire, comme le souligne J. Auxiette, maire de la Roche, c’est bien la "dérive sécuritaire qui jette le discrédit sur une manifestation qui s’est déroulée sans encombre". Les policiers en ont profité pour établir 120 procès-verbaux pour possession de stupéfiants - ce qui fait soit dit en passant 120 affaires élucidées, et ainsi remonte des statistiques critiquées par le Garde des Sceaux. À Vitry, à la mi-septembre, la soirée en hommage à Willyman, figure militante et respectée du mouvement techno, aurait pu tourner court lorsque la police a confisqué le matériel de son, matraques aidant. Après négociation avec le préfet et autorisation du ministère de l’Intérieur, la soirée a bien eu lieu, à condition d’être silencieuse ! D’après Alex du collectif Mas I Mas, le vrai danger reste que les politiques "cassent les seules frees autorisées pour que cela se passe mal". Et pouvoir accuser les teufeurs d’avoir brisé la vitrine...

LB / Sources : Libération 15/09/03, Résistons ensemble, Technikart.

Que faire après des brutalités policières ?

1. Porter plainte au commissariat, et en cas de refus (interdit), auprès du Procureur de la République.

2. Prévenir la Commission justice-police-citoyens : Ligue des droits de l’homme - tél : 01 56 55 51 00. Demander Farid Messaoudi.

3. Contacter la "cellule de veille" mise en place très récemment par Act Up notamment : http://www.maincourante.eu.org - tél : 01 49 29 44 75.

4. Saisir, par l’intermédiaire d’un parlementaire, la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) Tél : 01 53 59 72 72.

Le syndicat de la magistrature vient d’éditer un "guide du manifestant", disponible sur internet : http://www.syndicat-magistrature.org

 

Date

octobre 2003

 

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